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Les citoyens doivent avoir les drones à l’œil
tribune publiée dans Rue89Bordeaux.
Les publics bordelais peuvent-ils participer aux choix scientifiques et techniques qui façonneront la société de demain ? Alors que s’ouvre le salon UGS à Bordeaux, les élus écologistes de la métropole demandent une mission de réflexion sur les drones, afin de sensibiliser les citoyens aux enjeux (sécurité, respect de la vie privée et des libertés publiques…) d’une technologie en plein boom en Aquitaine. Un « plaidoyer pour une démocratie technique » par Clément Rossignol-Puech, ex vice-président de la CUB et physicien au CNRS.

Au lendemain de l’annonce du gouvernement d’utiliser les drones au service de la sécurité routière et à la veille de l’ouverture du salon UGS (Unmanned Global Systems) des 14 et 15 octobre à Bordeaux, qui sera le « rendez vous […] des affaires [des drones]« , il est urgent de penser la société que ces technologies volantes bientôt autonomes nous promettent.

En effet, ces dix dernières années, le marché des drones a représenté la plus forte progression du secteur de l’industrie aéronautique et spatiale. D’ici 2025, ce marché aura quasiment doublé pour peser 12 milliards de dollars à l’échelle mondiale. La France est un des pays qui compte le plus grand nombre d’opérateurs au monde, ceux-ci se développant au rythme d’une croissance exponentielle : entre 2009 et 2014, le nombre d’opérateurs référencé est ainsi passé de 90 à plus de 700.

L’Aquitaine est un territoire attractif pour cette filière émergente : les structures existantes (grands groupes et PME innovantes, pôles de recherche, centre de services aéronautique, zone d’essai Drone etc.) nourrissent l’ambition de faire de la région un véritable Cluster Drone au niveau européen. Plus de 80 organisations impliquées dans la filière drone sont ainsi référencées sur notre territoire régional pour près d’un millier d’emplois.

L’agglomération bordelaise héberge aujourd’hui le seul terrain d’essai de vols de drones civils en France, ainsi que la technopole aéronautique Technowest, et un cluster « Services et systèmes de drones » Aetos a été crée en Aquitaine.

Certes, sur le plan civil, les drones peuvent présenter des applications non dénuées d’intérêt, dans les domaines de l’observation (feux, forêts, ouvrages d’art…), des télécommunications, du cinéma…

Cependant, le marché du civil professionnel ne représente que 5 % du chiffre d’affaires mondial du drone, le marché de la sécurité pèse, lui, pour 73 % de cette activité, les 22 % restants sont générés par l’activité loisir du drone.

Néanmoins, si potentiellement prometteuse qu’elle soit, nous regrettons que cette filière se développe si rapidement dans un cadre réglementaire encore flou et en l’absence de toute réflexion sur les implications sociétales d’une telle technologie. Son essor appelle d’urgence à une réflexion profonde sur ses applications en termes de sécurité, de libertés publiques, de respect de la vie privée, de choix de société.

Comment ne pas être alerté par la vingtaine de vols de drones non expliqués signalés au cours des mois d’octobre et de novembre 2014 au-dessus ou aux abords de seize sites nucléaires différents situés sur le territoire français, à l’image de la centrale nucléaire du Blayais, située à 45 kms de l’agglomération bordelaise et survolée le 13 octobre 2014 ?

Comment également ne pas s’inquiéter de l’escalade technique venant répondre à ces menaces consistant à assurer la neutralisation de ces drones suspects par d’autres drones armés ?

Nous sommes nombreux à nous alerter également de la porosité certaine de la filière drone entre développement des applications civiles et militaires, comme tend à le prouver l’organisation concomitante et en partenariat des Salons civil (UAV Show) et militaire (ADS Show) au mois de septembre 2014 dans notre agglomération.

A l’heure où les Etats et collectivités territoriales peuvent être tentés de mener une politique de plus en plus sécuritaire et répressive liées à la montée des populismes, les drones offrent des perspectives inédites pour les champions de la vidéosurveillance. Ces nouvelles caméras de vidéosurveillance ne seront plus localisées sur un lieu donné, mais mobiles et silencieuses, dotées de capteurs ultra-perfectionnés permettant la vision nocturne, l’écoute au travers des murs, le suivi automatique de personnes ou de véhicules…

Tandis que la vidéosurveillance tendait moins à discipliner les comportements des individus qu’à discipliner un territoire, les drones agiront sur les deux. Certains parlent désormais de société panoptique à venir, telle la société de surveillance de Michel Foucault.

La récente multiplication des journées d’informations sur les drones auprès des jeunes publics, au sein même des établissements scolaires, nous préoccupe également tant la dimension sociétale semble être oubliée. Organiser l’acceptabilité sociale des drones par une seule approche ludique de la question est inacceptable et il est du devoir des pouvoirs publics de proposer un champ de réflexion plus large.

Loin d’une opposition de principe, nous pouvons être favorables au développement de cette technologie, possiblement créatrice d’emplois et pouvant apporter des services nouveaux ou plus efficaces. Mais particulièrement concernée du fait des implications pour son territoire et de son soutien au développement économique de cette technologie, il est du devoir de Bordeaux Métropole d’ouvrir le débat sur cette filière.

En effet, il est naïf de croire, comme nos décideurs semblent le penser, qu’innovation technologique est systématiquement liée avec croissance, emploi et monde meilleur ; sans parler du poids écologique croissant de ces techniques (matières premières limitées, consommation d’énergie fossiles…) et des modifications drastiques du monde du travail de la robotisation massive à venir (pour ne pas dire fragilisation ou destruction d’emplois à terme).

Seuls les élus écologistes s’étaient exprimés défavorablement, en séance du Conseil de Bordeaux Métropole, le 11 juillet 2014, à l’attribution d’une subvention de 135 000 euros pour l’organisation de ce premier Salon.

L’ouverture en ce jour du salon UGS tend s’il en était encore besoin à renforcer nos craintes.

Bordeaux Métropole organise des concertations publiques pour la création de nouvelles lignes de tramway ou la construction de nouveaux logements, elle se doit également organiser des concertations sur les choix des filières économiques soutenues et sur leurs implications sociales et environnementales.

En 2005, Grenoble Métropole avait missionné un groupe de groupe de spécialistes des relations entre science et société, chercheurs académiques (dont Michel Callon, Ecole des Mines de Paris) et associatifs pour réaliser un diagnostic sur l’état des projets de développement des nanotechnologies.

Un rapport de mission intitulé « Démocratie locale et maitrise sociale des nanotechnologies : les publics grenoblois peuvent-ils participer aux choix scientifiques et techniques ? » en fut issu, proposant des recommandations précises aux pouvoirs publics, notamment sur les façons d’associer les publics grenoblois aux choix scientifiques et techniques.

C’est pourquoi les élus écologistes de Bordeaux Métropole demandent au Président de Bordeaux Métropole, de missionner un tel groupe de réflexion sur les drones qui pourrait s’intituler : « Démocratie locale et maitrise sociale des drones : les publics bordelais peuvent-ils participer aux choix scientifiques et techniques ? ». Une telle initiative permettrait de poser la question des choix économiques et scientifiques à l’échelle locale et d’ancrer durablement dans l’agglomération bordelaise les processus de démocratie locale.

Si demain notre ciel se retrouve saturé d’objets volants autonomes rendant impossible l’intimité en démocratie et un retour à la liberté dans les régimes totalitaires, au moins, ayons auparavant le débat ; c’est notre devoir de l’organiser. Notre démocratie est bien mal en point, protégeons la.

Tag(s) : #Editos - Interventions

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